Datation de la maison de Buethwiller : une aventure dendrochronologique
Il y a quelques semaines, nous avons sollicité l’expertise de Burghard Lohrum, chercheur allemand spécialisé dans le bâti ancien, pour entreprendre la datation de la maison de Buethwiller, démontée par nos soins en février 2025.
À ce stade, nous tenons à remercier chaleureusement tous les donateurs ayant contribué aux frais de sauvetagede cette maison. La somme restante de la collecte de dons a largement financé la datation et permis d’achevercette opération de sauvegarde.
En l’absence d’inscriptions sur la structure elle-même – une situation fréquente dans les maisons historiques –, dater un bâtiment s’avère complexe. Une approche comparative, basée sur les éléments architecturaux et leur évolution dans la région, permet généralement de situer une construction dans une période donnée. Cependant, l’évolution non linéaire de l’architecture peut entraîner une marge d’erreur, parfois d’un siècle. Pour affiner cette datation, nous avons recours à la dendrochronologie.
La dendrochronologie : une science précise

La dendrochronologie permet de déterminer la période d’abattage des arbres utilisés dans une construction en analysant les cernes de croissance du bois. Grâce à des bases de données couvrant plusieurs siècles, les laboratoires spécialisés peuvent situer un échantillon dans une période précise. Ces échantillons sont obtenus par carottage, une opération délicate réalisée sur des poutres ou solives.
Le choix du bois et l’emplacement du carottage doivent répondre à des critères stricts pour garantir des résultats fiables : un minimum de 30 cernes, la présence de l’aubier (la partie extérieure du tronc), voire, idéalement, de la couche sous l’écorce.
Les défis de Buethwiller
Dans le cas de Buethwiller, l’opération s’est révélée particulièrement ardue. La maison, démontée et stockée « en palette », n’était plus in situ, ce qui compliquait l’identification des pièces et la garantie de leur origine.
L’accès au bois était également limité : contrairement à une maison encore debout, où de nombreuses pièces sont accessibles, le bois entreposé formait un amas difficile à manipuler. Pour couronner le tout, une pluie torrentielle s’est abattue sur notre dépôt sundgauvien le jour de l’intervention, rendant les conditions de travail loin d’être idéales.

Malgré ces obstacles, M. Lohrum a fait preuve d’une détermination remarquable. Tel un équilibriste, il a escaladé les piles de bois, se faufilant sous les palettes et entre les poutres pour prélever les échantillons nécessaires. Contre toute attente, les pièces massives en chêne, comme les sablières basses ou les poteaux principaux, se sont révélées inadaptées pour une analyse précise. Nous avons appris une leçon précieuse : ce n’est pas la taille du bois qui compte, mais le nombre de cernes et la présence de l’aubier. À Buethwiller, plusieurs échantillons ont révélé que le bois utilisé était jeune, issu d’arbres à croissance rapide et abattus précocement, contrairement à ce que leur imposante section laissait supposer.
Des résultats surprenants
Après une sélection rigoureuse, trois échantillons ont été prélevés sur les solives du salon, des pièces semblant appartenir au noyau originel de la maison. Les autres bois, susceptibles d’avoir été remaniés lors de modifications ultérieures, ont été écartés.

Les résultats de la dendrochronologie nous ont réservés des surprises :
Solive #1 : abattage daté au début de l’été 1659.
Solive #2 : date d’abattage inconnue, mais l’arbre a vécu au moins jusqu’en 1677.
Solive #3 : abattage daté au début de l’été 1687.
Les limites de la dendrochronologie
Ce cas illustre les limites de la dendrochronologie : si la méthode permet de dater précisément l’abattage du bois, l’interprétation de son utilisation dans une construction reste parfois hypothétique. À Buethwiller, les dates obtenues (1659, 1677, 1687) suggèrent une construction à la fin des années 1680, probablement en 1687. En l’absence d’échantillons supplémentaires pour confirmer cette hypothèse, cette datation reste prudente, mais elle corrobore nos estimations initiales basées sur l’analyse architecturale.
Interprétation et conclusion
Les dates obtenues permettent de tirer une conclusion prudente : la maison de Buethwiller n’a pas pu être construite avant l’été l’année 1687, date d’abattage de la solive #3, située dans la traverse d’entrée soutenant le plancher de l’étage. L’analyse structurelle réalisée lors du démontage confirme que cette partie n’a pas été remaniée depuis la construction initiale, contrairement à d’autres éléments du bâtiment.
L’utilisation de bois abattu en 1659 (solive #1) suggère un stock préexistant, peut-être familial, car ce bois, vieux de près de 30 ans au moment de la construction, ne présente aucune trace de réemploi. La solive #2, dont l’arbre a vécu jusqu’en 1677 au moins, reste plus ambiguë en raison de l’absence d’une date d’abattage précise. La solive du salon, non structurelle, joue un rôle secondaire dans la datation.
En l’absence d’échantillons supplémentaires, la date de construction de la maison de Buethwiller est estimée, sous réserve, à 1687. Cette datation corrobore nos estimations initiales basées sur l’analyse architecturale.
Joyeux 338e anniversaire à la « vieille dame » de Buethwiller !